Photos, livres, aventures.

De quelques amoureux des livres

Le lecteur qui entre dans sa librairie préférée le sait, à peine a t'il franchit le seuil de la porte que des piles de livres menacent de l'engloutir, les nouveautés de la semaine s'accumulant par dessus celles de la semaine précédente, faisant passer ce très beau recueil de poésie sorti le mois dernier pour une rareté poussiéreuse, et cette intrigante traduction parue au début de l'été chez un petit éditeur pour un incunable. Face à tant de choix, les plus téméraires plongeront tête baissée, certains demanderont de l'aide, et les plus timides rebrousseront chemin.

Parlez-en au libraire, ce valeureux travailleur. Comme le mineur d'autrefois, il a les reins brisés bien avant l'âge à force de creuser des galeries parmi les montagnes de nouveaux arrivages et de déplacer des piles de livres, mais il vous réservera néanmoins l'usage des quelques neurones que le café trop fort fait encore fonctionner, aidé de son fidèle destrier, l'ordinateur poussiéreux, afin de vous guider vers l'objet de vos désirs, ce roman qui vous obligera à continuer à lire bien au-delà de l'heure raisonnable.

Trop de livres donc? La rengaine n'est pas nouvelle. Dans certains cas, on pourrait bien être tentés de jeter le blâme sur ces éditeurs peu scrupuleux qui préfèrent inonder le marché plutôt que de publier de la littérature. Heureusement, les éditions Finitude font partie de cette catégorie d'éditeurs exigeants qui choisit de publier moins pour publier mieux, et qui depuis plus de dix ans maintenant propose des livres qui n'ont pas peur de vieillir puisqu'ils naissent de toutes façon à l'abri des modes.

Mais trop de livres, disions nous? Dites-vous bien que ça aurait pu être pire encore! C'est du moins ce que nous raconte Philippe Claudel dans De quelques amoureux des livres. Comme une armée des morts aux soldats innombrables, on prend conscience en lisant ce savoureux petit livre, du nombre incalculable de livres qui, pour une raison ou une autre, ne se sont pas écrits. Par fainéantise, par distraction, par hasard, à cause d'une histoire d'amour, d'une guerre ou d'une mauvaise habitude alimentaire, combien de chef-d'oeuvres ne se sont pas écrits, et qui sont ces non-écrivains, qu'un destin souvent facétieux a privé de leurs rêves de littérature?

Ce sont les portraits de quelque-unes de ces victimes de la littérature que Philippe Claudel nous donne à lire avec humour & délicatesse.




Extraits

"& celui-là qui taillait sans cesse ses crayons de papier tandis que les idées lui venaient, les idées ne pouvaient venir que lors de ces séances durant lesquelles pendant des heures il tallait ses crayons, mais il se décidait à recopier tout ce qui lui était venu en esprit, il n'avait plus de crayons pour le faire, et qui fit ainsi la fortune de son papetier, mais dont aucun libraire ne connu jamais le nom.

& cet homme qui avant même de publier avait choisi le pseudonyme de Jean-Noël Sisyphe, et qui voyait s'effacer aussitôt de son écran ce qu'il venait d'y écrire.

& cet homme qui, ayant achevé la rédaction d'un pesant roman, se décida à le publier à compte d'auteur après avoir essuyé quarante-sept refus de maisons d'édition, et mourut écrasé par la palette qui contenait trois mille exemplaires de son livre que le livreur - un intérimaire sous-formé -, gerba de son chariot-élévateur un peu trop tôt devant son domicile à la suite d'une manoeuvre involontaire."



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De quelques amoureux des livres
Philippe Claudel, éditions Finitude, 2015, 113p.







Au monde inventaire

"Au monde il y a l'amour possible et l'amour impossible, c'est souvent le même avec plus ou moins d'oiseaux marins dans les parages / dans ton visage il y a différentes contrées, ce sont souvent les mêmes qui changent, ce sont de grandes forêts de pins, des récifs espagnols ou grecs,  ce sont tes doigts et le sel marin que je suce de tes empreintes / dans tes mains il y a le paysage du monde et toutes les pierres sèches que je voudrais extirper de leur sommeil / dans tes mains il n'y a jamais eu de fusil, seulement un couteau de poche pour couper les fruits et pour les utilités du jour




dans le monde il y a des réveils sans sources, des aquarelles sans lumière, des alvéoles sans miel, des mains sans paumes, des taupes dans terre, des rêveries décapitées en plein ciel d'après-midi / mais il y a aussi la tendresse des louves et des douves pour se garder de l'impérialisme du disparaître, tous ces fabliaux de fin de partie / il y a l'amitié des menuiseries, les chevalets, les chevets, les chèvres et les ânes, il y a le grand écart de tes os iliaques au fond de la nuit / et il y a ces mots prononçables seulement avec la pointée couteaux trempés de théine et d'aphorismes"



Antoine Dumas, Au monde inventaire, éditions du Passage, 2015.




Georges Franju sans arrière-pensée

Ayons une pensée pour Georges Franju, comme ça, gratuitement. Parce qu'il fut un immense réalisateur et un poète du cinéma, et qu'il faut voir et revoir Judex et Les yeux sans visage.

Et pourquoi pas cet article fin du raffiné Thierry Horguelin?

Judex, 1963

Les yeux sans visage, 1960




La fille du baobab brûlé

"J'ai le soleil sur le front
Et ton visage dans ma main
Toutes les mers rouges s'ouvrent à mon passage
Je suis la fille je suis le baobab
J'ai un pacte avec la route
Les cris déchirés des oiseaux m'accompagnent
Je sais l'échouage des vagues
Je sais les songes abîmés
Je raconte au sable le coeur pourri des océans
Les azurs gardent l'empreinte de tes doigts
Enfant tu jouais à ces jeux interdits
Tu rêvais de bateaux de cerfs-volants
Tu voulais épouser le capitaine
La mer est toujours cette femme étrange
Qui marche dans les rêves des poètes"



Rodney Saint-Éloi
Je suis la fille du baobab brûlé, Mémoire d'encrier, 2015.



Dans la gueule du lion

Les employés de la MGM, en train de filmer la version de 1928 de leur fameux générique. Un poil risqué.
Pour la petite histoire, septs lions se sont succédés à l'écran depuis la première apparition en 1927, tous sous le même pseudonyme de Leo, mais ce n'est qu'à partir du second que l'on a ajouter le rugissement (pour des raisons évidentes de cinéma muet), et le rugissement est toujours enregistré séparément.









Un peu de René-Guy Cadou


"Ah que m'importent ces auberges

Et leurs gouttières de sang noir
Les rendez-vous du désespoir
Dans les hôtels meublés des berges
Où les filles font peine à voir

J'ai préféré aux équipages

Le blanc cheval de la marée
Et les cadavres constellés
Qui s'acheminent vers le large
À tous ces sourires navrés"



René-Guy Cadou, L'aventure marine

(in Hélène ou le règne végétal, Seghers)


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"Quand tous les merles tous les voyous et toutes les femmes se seront tus
Quand on ramassera les carcasses des chevaux à pleines pelles dans les rues
Quand les campagnes s'embraseront comme un chaudron immense
Quand toute la vie sera comme un dernier jour de vacances
Il restera sous terre assez de pages blanches."


René-Guy Cadou, Fin de Bail




Hélène ou le règne végétal, vol. 1
de René-Guy Cadou
éditions Pierre Seghers, 1952

Solace, de Myriam Gendron



Voici la très belle vidéo de Gigi Perron et Anick Beaulieu, qui accompagne la chanson Solace de Myriam Gendron.

Rappelons, pour ceux qui ne le sauraient pas encore, que Myriam Gendron a adapté des textes de Dorothy Parker en musique, sur un magnifique premier album intitulé Not so deep as a well.

Not so deep as a well 
Myriam Gendron
chante Dorothy Parker
Feeding Tube Records (vinyle)

Mama Bird Recording Co. (digital & CD)







Quand les cendres retombent




Après l'incendie d'une maison sur la rive, Gateshead , Tyneside, Nord Est de l'Angleterre, vers 1879. Photographe inconnu. Archives de la bibliothèque de Newcastle.

Arthur H sur le toit






C'est sur le toit d'une grande compagnie basée à Montréal qu'Arthur H est venu début septembre présenter pour la première fois son nouvel album, Soleil dedans, qu'il avait justement enregistré l'hiver dernier dans cette ville qu'il affectionne particulièrement.
En plus du concert magnifique, le spectacle était aussi, hier soir, dans le ciel, et j'avais la chance d'être aux premières loges.







Cécile Ronc, le pays où l'on n'arrive jamais

Courants contraires, huile sur toile, 91x122cm, 2014.
Cécile Ronc Le pays où l’on n’arrive jamais
Du 5 au 27 septembre 2014, Cécile Ronc présente son travail le plus récent à la galerie McClure à Montréal.




"L’évolution récente de mon travail s’est imposée comme une solution naturelle à mon désir d’impressionner la mémoire des paysages lunaires d’Islande rencontrés lors d’un voyage qui m’a transportée. Dans ce pays palimpseste , l’histoire de la terre est à nu, ses rides évidentes ; les traces d’érosion, d’irrigation, ainsi que les flux qui creusent, qui modèlent, sont comme les veines, le souffle qui alimentent le corps. Ces terres, leurs couleurs, y sont l’indication temporelle littérale de bouleversements telluriques passés : champs de laves noirs ou verts dépendamment de leur âge, le lichen ayant eu le temps de reprendre le dessus ou non. C’est cette souveraine et belle indifférence de la nature que je désire peindre. L’influence de ces terres insolites m’a conduit à développer une manière de peindre fluide, laissant sa place au hasard et au « naturel », incitant ma peinture à se rapprocher de son fantasme de se faire paysage, autrement dit d’imiter la manière dont crée la nature.

Le pays où l’on n’arrive jamais est le pays que s’obstinent à retrouver les personnages du roman d’André Dhôtel et qui ne peut être rejoint ; le pays des souvenirs, des rêves, du vécu, des mémoires cumulées de mille lieux. C’est le pays de l’enfance, du premier regard qu’on a eu sur le monde, de ce regard qui ne cherche pas à qualifier et se contente de voir les choses telles quelles, dans leur existence propre, sans adjectifs. C’est l’espace pictural que j’aspire sans cesse à engendrer et à élargir, peuplé d’impressions diverses, de réminiscences paysagistes vécues ou rêvées. C’est également le lent et patient travail d’exploration dans une même direction ; la terre promise que l’on souhaite atteindre et qui n’est là que pour nous donner de quoi tendre vers, pour nous donner l’élan. Matisse écrivait en ce sens à Bonnard, à la fin de sa vie : "Giotto est pour moi le sommet de mes désirs, mais la route qui mène vers un équivalent à notre
époque est trop importante pour une seule vie. Cependant les étapes en sont intéressantes."

C’est dans les méandres qui tendent vers et les sables mouvants dans lesquels parfois je m’enlise que je parviens, par chance, à l’occasion, à m’arrêter un instant pour admirer la vue et voir enfin ce qui m’entoure. L’exposition présentée à la Galerie McClure est une halte, un relais dans la quête sans fin de ce pays où l'on n'arrive jamais."

C.R.


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Cécile Ronc est une peintre d’origine française installée au Québec depuis 2005. Diplômée de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris, elle a obtenu une bourse de résidence de trois mois à la Casa de Velázquez à Madrid (printemps 2009), a récemment eu des expositions personnelles à la Galerie d’art d’Outremont (janvier 2014), à la Maison de la culture du Plateau Mont-Royal (mai 2012), à la galerie Elissa Cristall à Vancouver (septembre 2012) ainsi qu’à la Galerie Premier Regard à Paris (février 2010).


Vernissage : jeudi 4 septembre à 18 h
Heures d'ouverture : mardi au vendredi de 12h à 18h ; samedi de 12h à 17h galeriemcclure@centredesartsvisuels.ca