Photos, livres, aventures.
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Au monde inventaire

"Au monde il y a l'amour possible et l'amour impossible, c'est souvent le même avec plus ou moins d'oiseaux marins dans les parages / dans ton visage il y a différentes contrées, ce sont souvent les mêmes qui changent, ce sont de grandes forêts de pins, des récifs espagnols ou grecs,  ce sont tes doigts et le sel marin que je suce de tes empreintes / dans tes mains il y a le paysage du monde et toutes les pierres sèches que je voudrais extirper de leur sommeil / dans tes mains il n'y a jamais eu de fusil, seulement un couteau de poche pour couper les fruits et pour les utilités du jour




dans le monde il y a des réveils sans sources, des aquarelles sans lumière, des alvéoles sans miel, des mains sans paumes, des taupes dans terre, des rêveries décapitées en plein ciel d'après-midi / mais il y a aussi la tendresse des louves et des douves pour se garder de l'impérialisme du disparaître, tous ces fabliaux de fin de partie / il y a l'amitié des menuiseries, les chevalets, les chevets, les chèvres et les ânes, il y a le grand écart de tes os iliaques au fond de la nuit / et il y a ces mots prononçables seulement avec la pointée couteaux trempés de théine et d'aphorismes"



Antoine Dumas, Au monde inventaire, éditions du Passage, 2015.




La fille du baobab brûlé

"J'ai le soleil sur le front
Et ton visage dans ma main
Toutes les mers rouges s'ouvrent à mon passage
Je suis la fille je suis le baobab
J'ai un pacte avec la route
Les cris déchirés des oiseaux m'accompagnent
Je sais l'échouage des vagues
Je sais les songes abîmés
Je raconte au sable le coeur pourri des océans
Les azurs gardent l'empreinte de tes doigts
Enfant tu jouais à ces jeux interdits
Tu rêvais de bateaux de cerfs-volants
Tu voulais épouser le capitaine
La mer est toujours cette femme étrange
Qui marche dans les rêves des poètes"



Rodney Saint-Éloi
Je suis la fille du baobab brûlé, Mémoire d'encrier, 2015.



Georges Schehadé

Être en vacances, ce n'est pas lire léger, ce qui ne rime à rien, mais ce n'est pas forcément s'assommer à coups de lourds pavés. C'est avant tout prendre le temps de lire, voire s'offrir le luxe de relire, et quand on le peut c'est avant tout aller lire ailleurs. J'ai eu la chance récemment de voyager un peu dans la bibliothèque familiale, et d'y puiser de quoi alimenter les longues soirées de l'hiver à venir.
Quelques amis de qualités m'avaient parlé dans les derniers mois, ou les dernières années, de la poésie de Georges Schehadé, si bien qu'en voyant son recueil en Poésie Gallimard dans les rayons, je l'ouvrais à la première page pour y jeter un coup d'oeil :


D'abord derrière les roses il n'y a pas de singes
Il y a un enfant qui a les yeux tourmentés


Ce premier texte date de 1938, les autres suivront, ni trop, ni trop peu, et je dois résister à la tentation de citer ici la moitié du recueil.
Mais quand même, ces trois là.


À ceux qui partent pour oublier leur maison
Et le mur familier aux ombres
J'annonce la plaine et les eaux rouillées
Et la grande Bible des pierres

Ils ne connaîtront pas
- À part le fer et le jasmin des formes
La Nuit heureuse de transporter les mondes
L'âge dans le repos comme une sève

Pour eux nul chant
Mais la rosée brûlante de la mer
Mais la tristesse éternelle des sources


***



Dans le sommeil quelquefois
Des graines éveillent des ombres
Il vient des enfants avec leurs mondes
Légers comme des ossements de fleurs
Alors dans un pays si proche par le chagrin de l'âme
Pour rejoindre le pavot des paupières innocentes
Les corps de la nuit deviennent de la mer


                                                                                  ***

Dans cette campagne où le soleil meurt
Comme un cheval boit
L'herbe et le temps ont la même peine
Un violon chasse des ombres de sa main
Rappelle toi les étangs de la mer lointaine
Quand tu dormiras dans la terre des enfants

 ***









L'état d'alarme et le sursaut d'orgueil







Après avoir été lieutenant dans le camps anti-esclavagiste pendant la guerre de sécession, Ambrose Bierce a voyagé en Europe et a fait divers petits métiers avant de s'établir comme chroniqueur, puis rédacteur en chef à San Francisco. Les circonstances de sa mort sont plutôt surprenantes puisque l'on perd sa trace au Mexique en 1913, alors qu'il y avait rejoint l'Armé du Nord de Villa en pleine guerre civile.
Moins connu que son Dictionnaire du diable ou que ses nouvelles sur la guerre de sécession, les Fables fantastiques d'Ambrose Bierce sont le plus souvent assez réjouissantes à lire, tant leur cynisme et leur absurdité trouvent encore un écho aujourd'hui.
Dans une bibliothèque idéale, on l'imaginerait volontiers entre Thoreau et Stephen Crane, pas trop loin de Jack London.
J'étais donc tranquillement installé à lire à une terrasse de café, lorsque je suis tombé sur ce texte extrait de ces Fables fantastiques publiées à la fin du XIXe siècle.
Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé ne serait vraiment pas étonnante.






L'état d'alarme et le sursaut d'orgueil

« Bonjour, mon ami", dit l'état d'alarme au sursaut d'orgueil ; « comment allez-vous ce matin? »
« Très fatigué », répondit le sursaut d'orgueil en s’asseyant sur une pierre au bord du chemin et en s'épongeant le front. « Les politiciens m'épuisent à force de mener leurs débats en m'utilisant, moi, au lieu d'agiter un bâton. »
L'état d'alarme soupira avec sympathie et dit : « C'est à peu près la même chose ici. Au lieu d'utiliser une lorgnette, ils regardent les agissements de l'opposition à travers moi! »
Comme les deux malheureux compagnons mêlaient leurs larmes amères, on leur notifia qu'ils avaient à retourner à leur devoir, car l'un des partis politiques avait réussi à faire nommer un voleur, et s'apprêtait à tenir un grand meeting de réjouissance.





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- Le Dictionnaire du diable, éditions Rivages poche ;
- Fables fantastiques, éditions Rivages poche ;
- Morts violentes, éditions Grasset, coll. "Cahiers rouges".








Sempre Susan

De retour de voyage, le sac bourré de livres jusqu'à la gueule, on se trouve confronté à l'éternel dilemme du lecteur voyageur : reprendre la pile des livres à lire là où on l'avait laissée, en espérant un jour la faire baisser suffisamment pour à nouveau voir le jour par la fenêtre, ou bien entamer tout de suite le lot de ceux fraîchement débarqués que l'on n'a pas encore réussi à caser dans la bibliothèque.
Comme je n'arrivais pas à choisir, j'ai fini par piocher dans une catégorie plus mince, celle des livres arrivés pendant mon absence, une petite plaquette à glisser entre deux lectures. 


Sempre Susan, souvenir sur Sontag, est un texte qui était resté inédit en français et qui vient de paraître directement en poche dans la très nouvelle et très excitante collection "Pulse", chez 13e Note éditions.
Sigrid Nunez a été la compagne de David Rieff - le fils de Susan Sontag - dans les années 70, alors que le jeune homme vivait encore avec sa mère. Elle témoigne de l'expérience de cette intimité partagée avec cette icône de l'intellingentsia new-yorkaise, dans un récit qui réussit à rester sur le fil, ému et reconnaissant envers l'intellectuelle d'une part, sans concession pour la diva d'autre part.


Non seulement cette petite diversion m'aura permis de me prélasser dans un parc en ayant l'air intelligent, mais en plus j'ai trouvé la solution à mon problème. Désormais, j'alternerai entre un livre pris dans la pile en attente, et un autre pris dans le sac de voyage.







«  - On a toujours intérêt à commencer par transgresser les règles. Pour Susan, arriver en retard était une règle [...] Lorsque les gens se plaignaient d'avoir toujours à l'attendre, elle refusait de s'excuser.
   - Tant pis s'ils ne sont pas assez futés pour emporter quelque chose à lire... »







Et hop! La présentation faite par l'éditrice, puisqu'elle est bien faite.


"Printemps 1976, 340 Riverside Drive, New York. Sigrid Nunez, recommandée par la NewYork Review, se rend au domicile de Susan Sontag pour l’aider à traiter la pile monumentale de courrier entassée sur son bureau durant son hospitalisation. Sontag a 43 ans, elle vient de subir une ablation du sein, elle est convalescente. Sigrid découvre un vaste penthouse lumineux, aux murs blancs et nus. Peu de meubles, un chien, et une pièce stratégique, la chambre de Susan qui est aussi son bureau, où trône une énorme IBM Selectric. Susan dicte, Sigrid tape. S’ébauche ainsi une relation forte entre la jeune diplômée de Columbia University, apprenti écrivain de 25 ans, et l’une des plus remarquables intellectuelles de son temps. Sigrid, amoureuse de David Rieff (fils de Susan Sontag), élira domicile au 340 Riverside Drive. Le trio fera autant jaser les commentateurs que se réjouir la dissidente et si peu conventionnelle Sontag. Nunez se souvient. Elle décrit cette période particulière de leur courte vie commune au quotidien, et la personnalité de celle qui fut pour elle à la fois muse, monstre et mentor. Sontag fumait beaucoup, écrivait sans cesse, voyageait tout le temps, détestait les écrivains-enseignants, la solitude, la sottise, la servilité. Féministe radicale, elle ne portait pas de sac, abhorrait les jupes, le maquillage, la chirurgie plastique, les tiédeurs et minauderies du sentiment amoureux. Écrivain avant tout, elle était acharnée au travail, pure dans ses ambitions, soucieuse de partager son savoir et d’attiser les curiosités. À la fin de son livre, Sigrid Nunez nous a fait partager sa conviction que la radicalité de Sontag a soufflé sur notre culture. Au cimetière du Montparnasse, on lit sur une plaque sombre son nom et deux dates : « 1933-2004 ». 71 années d’une vie remplie d’écrits et de convictions qui appartiennent à notre histoire. Sempre Susan – Sontag forever."












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Sempre Susan, souvenirs sur Sontag, de Sigrid Nunez, 13e Note éditions, coll. "Pulse", 112 p.

Mayonnaise


Ça ressemble à du Brautigan, ça parle de Brautigan, ça goûte le Brautigan, mais ce n'est pas du Brautigan. C'est le Mayonnaise, et c'est très bon.




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Mayonnaise, Éric Plamondon, Montréal, éditions Le Quartanier, 2012.

Classé sans suite



Décidément, Patrik Ourednik se moque toujours autant de l'histoire qu'il raconte, qu'il s'agisse de celle avec un "H", dans Europeana, ou des intrigues mineures qui forment la trame de son nouveau roman, Classé sans suite.
De toute évidence, l'intérêt se trouve ailleurs pour lui. 
Dans l'ironie (cinglante, forcément) de son écriture par exemple, avec laquelle il brosse une kyrielle de portraits de personnages qui viennent s'ajouter les uns aux autres à un rythme effréné, qu'ils aient ou non un rapport avec la maigre intrigue policière censée accrocher l'attention du lecteur (une histoire de viol et d'incendies criminels dans un quartier tranquille de Prague). Celui-ci doit plutôt jongler avec les divagations de l'auteur, quitte à en prendre pour son grade si l'idée lui vient de se rebiffer contre se récit décousu : 

 "Lecteur! Notre récit vous paraît dispersé? Vous avez l'impression que l'action stagne? 
Que dans le livre que vous tenez en main, il ne se passe au fond rien de très remarquable? Gardez espoir : soit l'auteur est un imbécile, soit c'est vous ; les chances sont égales."

Dans la précision de l'écriture (chirurgicale, bien sûr), l'habileté avec laquelle Ourednik passe d'un style à l'autre, du portrait psychologique au dialogue beckettien, et au delà de ça, dans la vision d'ensemble qu'il donne de la République Tchèque. À l'en croire, son pays ne serait peuplé que de vieillards acariâtres et de jeunes imbéciles au front bas. La sévérité avec laquelle il juge ses compatriotes n'est pas sans rappeler celle avec laquelle Thomas Bernhard ou Jelinek décrivent l'Autriche.



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- Classé sans suite, Paris, éditions Allia, 2012, 160 p., 15,95$/9,00 euros.

L'état sauvage





















L'Alaska selon David Vann, c'est bien sûr un territoire immense, des paysages à couper le souffle et toute la mythologie de l'appel de la nature. Mais pour y avoir passé trente ans de sa vie, le charme en est usé, et la réalité qu'il donne à voir est toute autre, faite d'aventuriers ratés, d'exilés plus ou moins volontaires qui préfèrent s'enfoncer chaque jour un plus pour ne pas admettre qu'ils auraient du partir depuis longtemps. Face aux lacs et aux glaciers, se jouent des drames ordinaires de gens ordinaires. Vann décortique les rapports humains et met à nu la solitude de chacun de façon implacable, dosant savamment l'épique et la subtilité psychologique. 

David Vann avait obtenu le prix Médicis étranger en 2010 pour son premier roman, Sukkwan Island, et il prouve avec Désolations qu'il n'avait pas tout dit et qu'il fait partie des grands écrivains américains contemporains.










- Désolations, de David Vann, aux éditions Gallmeister, 2011.
- Sukkwan Island est maintenant disponible en poche, également chez Gallmeister dans la collection "Totem".







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Le photomaton dans l'appareil-photo



Alors qu'il attend d'embarquer à bord du bateau qui va le ramener à Dieppe après une escapade à Londres (ah! le charme lointain du XXème siècle), l'auteur trompe son ennui en s'asseyant dans un photomaton.

"C'était quatre photos en noir et blanc, mon visage était de face, on voyait le col entrouvert de ma chemise, les épaules sombres de mon manteau. Je n'avais aucune expression particulière sur ces photos, si ce n'est une sorte de lassitude dans la manière d'être là. Assis sur le tabouret de la cabine, je regardais devant moi, simplement, la tête baissée et les yeux sur la défensive - et je souriais à l'objectif, enfin je souriais, c'est comme ça que je souris."



Jean-Philippe Toussaint, L'appareil-photo, éditions de Minuit, 1988, coll. "Double", 2007.





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Tempo di Roma
















Le 6 avril 1957, Matthieu Galey déjeune avec Jacques Brenner, Jacques Peuchmaurd et Alexis Curver, qui vient alors de remporter le prix Sainte-Beuve pour son roman Tempo di Roma. Après un repas joyeux, les convives poursuivent leur célébration aux Deux-Magots, jusqu'au moment où... "(...) arrivent coup sur coup Michel Breitman, un peu éméché d'avoir banqueté avec Béatrix Beck, suivi d'un hideux personnage à tête de chien, hâbleur et vindicatif, qui porte le nom bizarre de Jean-Edern Hallier. On lève le camp; le charme est rompu."



Extrait du journal de Matthieu Galey, tome 1, 1953-1973, éditions Grasset.

NB : Tempo di Roma, éditions Robert Laffont, 1957.








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Le sens de la vie et ses frères



 De même qu'il existe des romans que l'on aimerait avoir écrit, des films que l'on rêverait d'avoir réalisé, Le sens de la vie et ses frères, de Éric Veillé, est la BD que j'aurais voulu avoir dessiné. Amis poètes, en dehors du fait que le couplet sur "la BD moi ça ne m'intéresse-pas-vraiment et de toute façon je ne comprends pas vraiment comment ça se lit" n'est vraiment plus recevable aujourd'hui, le petit livre d'Éric Veillé a tout ce qu'il faut pour plaire : humour, poésie, absurde, le tout servi par une simplicité désarmante.




Toute une vie 

"Éric Veillé est né avec une flaque sur la tête, dans une chambre avec vue sur Jésus. Cet enfant timide aime à se coincer derrière le frigo dès qu'on le laisse sans surveillance. Un jour, ses parents l'oublient sur un banc où il reste bien un quart d'heure, terrorisé par les pigeons qui viennent becqueter ses chips. Devenu adulte, il nettoie ses lunettes et découvre que les gens vivent dans des endroits. Après avoir perdu son emploi du temps en pleine forêt de Fontainebleau, il travaille dans des boulots, parle avec Giselle et se casse une jambe. Entre-temps, il publie six livres sous des noms de personnes qui n'existent pas, pour ne pas être reconnu par les moustachus qu'il a contrariés dans les supermarchés. Comme passe-temps, ce jeune homme moderne pratique l'expression corporelle en collants et collectionne les gens qui sortent du restaurant. Bricoleur émérite, il a reconstitué la galerie commerciale de Montauban dans son couloir. Quand il ne dessine pas des gens vus de dos, Éric Veillé ambitionne de fonder une ONG qui réintroduira le rire dans les Pyrénées."

(Texte de biographie © Cornélius)

Le sens de la vie et ses frères, de Éric Veillé, Paris, éditions Cornélius, coll. "Louise", 2008.
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Un peu de bleu dans la tempête


























Alors qu'ici la neige et le verglas se succèdent, voilà que je tombe sur ce livre de Pierre Bergounioux, Un peu de bleu dans le paysage, qui vient fort à propos m'éloigner du blizzard en me ramenant pour le temps d'une lecture dans ce coin de pays qui est absolument le mien et que je découvre partager avec lui.


"Du début de la Gaule romaine à la fin du deuxième millénaire, la zone imprécise, plissée, qui sépare l'Auvergne de l'Aquitaine a vécu séparée. De là les sombres permanences, les bizarreries, les particularités qu'on pouvait, tout récemment encore, y observer. Lorsque le mouvement, le présent, l'ont tirée du sommeil, elle n'a pas hésité. Elle s'est retirée sans bruit, les yeux ouvert, dans le passé."



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Éditions Verdier, 2001.






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